1.      Groix, nous y sommes ! Dans la main du Seigneur, posée sur l'Atlantique. Tout s'est joué sur un clin d'oeil du destin, le 24 mars, jour anniversaire de mon 64 ème printemps. Notaires et déménageurs se sont ligués pour passer à l'acte ce jour là avec la vente de notre maison de Conflans-sainte-Honorine et le déménagement complet de nos affaires, cap à l'ouest toute, vers la rade de Lorient. Chat, meubles et tout le saint Frusquin sont arrivés sur l'île par le premier bateau du lendemain matin, après une nuit d'hotel. Embarquement à suspens sous le crachin breton: alors que nous étions béatement installés sur le pont du "saint Tudy", attendant avidement d'appareiller pour le "nouveau monde" à trois mille nautiques de l' "ancien monde", la contrôleuse de billets s'est pointée en catmini pour nous prévenir:   " Votre camion va rester à quai: vos déménageurs n'ont pas de billets homologués  et le bateau part dans cinq minutes !" Course jusqu'au guichet avec nos paumés qui ont finalement déroché leur sésame avant d'enfourner le bahut in extremis dans le ventre du ferry. Et la contrôleuse de lançer avec un sourire espiègle quand s'ébranla le navire: "Bienvenue à Groix !"...  Notre maison de location est à l'opposé de saint Tudy sur la cote sud de l'île, dans le village de Locmaria aux ruelles étoites bordées de maisons de pâcheurs modestement retapées, face au grand large. Nous sommes à l'entrée du bourg en venant du port par une petite route vallonnée parfumée de colzas en fleurs. Grosse baraque aux volets rouges vifs qui eut son heure de gloire comme ancien dancing, ce qui nous promet de bonnes ondes... Groix , nous y sommes ! Reste l'essentiel: construire notre demeure sur le terrain que nous avons acheté sur la cote nord de l'île à un quart d'heure à pied de Locmaria. En attendant, il n'est qu'à se couler dans le rythme des îliens - éloge constant de la lenteur placide soumise aux éléments - et arpenter notre royaume au gré du vent en se laissant charmer par sa douceur de vivre et sa sauvage richesse. Plages sablonneuses voisinent avec les cotes escarpées jusqu'au vertige à la pointe ouest où veille le phare de Pen Men, tandis que l'intérieur des terres est quadrillé de chemins herbeux bordés d'ajoncs où d'aubépines où s'esbaudissent une floppée de lapins. Quant  à se faire adopter par les iliens, il n'est qu'à méditer cette sentence de la factrice: " Si au bout de deux ans, on ne vous adresse pas la parole, vous n'evez plus qu'à prendre le bateau dans l'autre sens..." Et quelle est la méthode appropriée pour espèrer être adoubé comme groisillon, ai-je demandé ? " Fermer sa bouche sans la ramener au moins un an..." Ca tombe bien, je suis d'un naturel plutôt disert. Dominique l'est moins quand l'occasion se présente, mais, selon mon humble avis, les groisillons ont plus à perdre à bouder sa vivante présence que l'inverse...